Les Œufs Parlent 
le webzine de la critique culturelle
...Le manuscrit s'est perdu.
Les comédiens ont accroché leurs visages au clou dans le vestiaire.
Dans son trou, le souffleur pourrit.
Les cadavres des pestiférés empaillés dans la salle
ne remuent pas des mains...


heiner müller,
Hamlet-Machine
  Retour à la page d'accueil
  Brève histoire des œufs
 
À vos fourchettes 
  Contacts
  Infos 
Année 0 / m.a.j. n°0  /  08   Section Evénements / Critiques, réflexions et pensées autour d'événements culturels 

Au menu

THEATRE

LIVRES

EXPOS

EVENEMENTS
 
   1.\ Le devoir de mémoire qui flanche / Massimo Prearo
       
Autour du colloque "Transmission et enseignement de la Shoah" - Halle Saint-Pierre (Paris) / 17 février 2008

Environ une centaine de personnes ont eu l’intelligence de se rendre samedi dernier à la Halle Saint-Pierre (Paris XVIII) pour assister au colloque « Enseignement et transmission de la Shoah », organisé par la directrice de la Halle et commissaire de l’exposition en cours sur Varian Fry, Martine Lusardy. En face d’un parterre de personnalités, une salle particulièrement éveillée au sujet par les récentes sorties présidentielles. Rares sont les occasions de se sentir aussi en phase avec l’actualité, aussi près de l’histoire en train de se faire que l’on a presque le sentiment d’en faire partie, d’où l’émergence d’écrire et de partager. Alors que le Président Sarkozy enfonce les portes ouvertes de l’enseignement de la Shoah, comme s’il était le premier à se pencher sur la question, il apparaissait clairement au fil des communications que le « devoir de mémoire », invoqué par ceux qui, croyant bien faire, se battent pour monter des projets pédagogiques de transmission de l’histoire de ce qu’Elisabeth de Fontenay, quant à elle, appellerait plutôt l’histoire de la « destruction des juifs d’Europe », en référence au livre de Raul Hilberg, est devenu une notion problématique. Georges Bensoussan a souligné remarquablement qu’il ne peut y avoir de mémoire sans le « travail de l’histoire », pas de compréhension des processus ayant amené au déchaînement nazi sans l’accompagnement des outils et des repères historiques. Car, comme le disait E. de Fontenay, lorsque l’on s’emploie à répéter religieusement la formule liturgique « plus jamais ça », on a aussitôt envie de se demander : « plus jamais quoi ? ». Ainsi, histoire et mémoire semblent être en train de consommer un divorce irrévocable. Mais le problème est-il bien là où on l’attend ?

Certains diront que le discours du Président de la République, au dîner annuel du CRIF, ne peut que renouveler l’engagement national à maintenir vivante la mémoire de la Shoah. Pourtant, alors qu’il met l’accent sur la question de savoir « comment transmettre », et tous les spécialistes et experts en tous genres de s’y engouffrer, il réussi à jeter un trouble profond. Et ce, précisément au moment où des institutions telles que le Mémorial de la Shoah, par exemple, ont réussi à mettre en place des excellents modules pédagogiques pour les élèves, mais aussi pour les formateurs. Il aurait fallu saluer ce travail, le valoriser, le reconnaître ou, mieux, faire acte publique de connaissance, car – ne nous y trompons pas – ce travail, justement parce qu’il est motivé par un sens du devoir, au sens contractuel d’obligation, est bien loin d’être éphémère. Il aurait fallu rendre hommage aux enseignants qui sont engagés dans cette voie et qui se battent, parfois contre leurs propres collègues soucieux de « contrebalancer la Shoah », comme le témoignait courageusement une professeur de français assistant samedi au colloque.

Si le débat de ces derniers jours laisse un goût amer et âpre, c’est parce que l’on sent que l’éructation de Sarkozy traîne derrière elle un doute sournois dont on aura du mal à se débarrasser. En s’attaquant au comment, en balayant d’un revers de main, comme il sait très bien le faire, le travail que l’on mène au quotidien, dans les écoles notamment, le Président adopte une posture qui laisse entendre que cela ne marche plus, que nous peinons à transmettre cette histoire et que nous avons besoin d’un « guide spirituel » nouveau venu pour imaginer des chemins inexplorés. À force de pousser toujours plus loin le devoir de mémoire, comme s’il s’agissait d’une patate chaude qu’il fallait refroidir au plus vite, on en arrive à évacuer la question qu’il fallait poser, et que nous avons, peut-être plus que jamais, à nous poser : pourquoi enseigner et transmettre la Shoah aujourd’hui ?

On entend souvent opposer le devoir de mémoire au travail de l’histoire, le premier porteur d’une approche émotive, militante et déformante de l’histoire, le second étant plus froid et objectif. Lorsque l’on a été dans les écoles (au Lycée Jean Macé de Vitry par exemple) et que l’on a vu de ses propres yeux l’attention avec laquelle les élèves suivent les rencontres, intelligemment organisées par des équipes de professeurs aux prises avec les contradictions et les doutes des élèves, on comprend que cette contradiction apparente, trop vite énoncée, trop facilement archivée, constitue le socle de la mobilisation autour de projets d’une ampleur et d’une richesse rares.

Un constat s’impose aujourd’hui et c’est à partir de là qu’il faut partir : les témoins disparaissent et sont de moins en moins nombreux. Qui restera pour témoigner de la réalité tragique vécue par des millions d’êtres humains ? Qui se chargera de se souvenir dans les années à venir ? Qui et qu’est-ce qui nous engagera à relayer la voix de ces témoins, les mêmes qui se mobilisent pour aller à la rencontre des élèves, leur raconter, leur expliquer et répondre à leurs questionnements ?

Il fallait entendre le cri lancé samedi dernier par Stéphane Hessel, ce résistant et déporté durant la Seconde Guerre mondiale, ancien diplomate français à l’ONU, âgé de 90 ans, soucieux de laisser une trace avant qu’il ne soit trop tard. Il fallait entendre sa voix perçante pour ressentir à quel point l’expression « devoir de mémoire » s’impose, pour les jeunes générations, non pas comme une formule creuse, mais comme une injonction à se souvenir, encore. Certes, les historiens doivent continuer à travailler et nous devons continuer à « travailler » la mémoire « sous la surveillance de l’histoire », se pressait d’ajouter Richard Prasquier, président du CRIF. Il est pourtant clair que, faute d’avoir poser au préalable la question du pourquoi, on échouera à léguer cette histoire, non pas parce que les moyens n’étaient pas les bons et qu’il fallait en inventer des nouveaux, comme si nous avions épuisés les cartouches, mais tout simplement parce qu’il n’y aura plus de sens à se souvenir d’une histoire que dans quelques décennies deviendra un chapitre, parmi d’autres, de l’histoire humaine.

Si nous ne posons pas la question de savoir pourquoi nous avons à transmettre, les générations suivantes ne se la poserons pas non plus ou échouerons à y répondre. Et cela n’aura pas été une affaire de moyens. Cela aura été l’échec d’une génération arrogante et prétentieuse qui s’arroge le droit de ringardiser à tour de bras le travail de mémoire dans lequel sont engagées des milliers de personnes en France et dans le monde. Cela aura été l’échec historique et politique de dirigeants à moyen terme qui n’ont toujours pas compris, comme le disait à peu de mots près Hannah Arendt – dont le comédien et metteur en scène Pierre Katuszewski nous a lu un magnifique texte de 1942, On ne dira pas le kaddish, et dont Sylvie Courtine-Denamy nous a présenté le parcours intellectuel à l’ombre des « sombres temps » – que le monde était là avant eux et demeurera là après leur très courte apparition.

Massimo Prearo
Bibliographie conseillée
Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage? D'un bon usage de la mémoire, Paris, Mille et une nuits, 2003




Retour en haut de page